Affaire George Floyd : le cas Zemmour


Le 25 mai dernier, George Floyd, homme noir de 46 ans, décédait lors de son interpellation à Minneapolis sous le genou d’un policier blanc (pour un résumé détaillé de ce qui s’est passé, voir mon article sur ce sujet).

Inévitablement, notre Zemmour national en a parlé dans Face à l’info (émission du 01/06/20, disponible en replay).

Analysons l’extrait ci-dessous.

Face à l’info – 01/06/20 – Extraits

Entrée en matière

Zemmour commence son propos par une mise au point dans laquelle il rappelle le passif de délinquant de la victime, ainsi que son état de santé potentiellement dégradé au moment des faits. Dès lors, l’ensemble de son discours sera tenu pour nul et non avenu pour bon nombre de personnes.

Le faux problème de la mise en contexte

C’est en effet l’une des choses que l’on reproche souvent à ceux commentent ce genre de faits : préciser le contexte. Ou plutôt, pour caricaturer, que les gauchistes et les personnes submergées par l’émotion reprochent à ceux qu’ils considèrent comme racistes voire fascistes parce qu’ils osent mettre en perspective. Pourtant, c’est essentiel, n’en déplaise à tous ceux qui fustigent ce procédé. Là, la plupart de ceux-ci auront déjà arrêté de lire, et c’est bien dommage.

Alors, pourquoi est-il important de replacer le contexte ? Tout simplement parce que cela aide à comprendre la totalité du problème. Il est nécessaire, dans n’importe quelle quête de vérité, de connaître le contexte. Toujours. Non pas qu’il faille se reposer uniquement là-dessus pour construire son analyse, mais il primordial de s’assurer une maîtrise optimale du sujet avant de commencer à en parler à tort et à travers, au risque de laisser l’émotion prendre le pas sur la raison.

Évidemment, beaucoup s’en servent à mauvais escient, que ce soit pour négliger l’importance du fait, pour le justifier, voire le cautionner. Et c’est d’ailleurs ce que semble faire Zemmour ici, parfaitement illustré par la question posée par l’animatrice Christine Kelly : « Pourquoi vous cherchez à salir son image ?« 

Mais cela ne doit pas pour autant conduire à la censure de tous ceux qui souhaitent exprimer objectivement et rigoureusement les faits (dont le contexte fait partie), qui plus est dans une recherche scrupuleuse de vérité.

Manquement grave au devoir d’objectivité

En ce sens, Zemmour a raison de vouloir préciser le contexte. Le problème est qu’il le fait en totale partialité, ce qui donne lieu, à raison, au fleurissement des procès d’intention à son égard.

Son discours est en effet totalement à charge contre Floyd, mais là n’est pas le plus grave puisqu’il a le droit d’avoir son opinion. En revanche, il commet un manquement grave à son devoir d’objectivité sur les faits : alors qu’il s’est renseigné sur le passif de la victime et ne se prive pas d’en exposer les tares, il s’avère qu’il n’a pas daigné en faire autant pour le policier incriminé !

La séquence est criante de vérité, tout comme la décomposition du visage de Zemmour lorsque l’animatrice lui apprend que le policier, lui aussi, possède un passif qui pose question :

C’est pas un perdreaux de l’année ! Il a déjà fait 5 ans de prison pour agression à main armée, il a été déjà auparavant en prison pour consommation de cocaïne… Donc vous voyez, c’est pas un type comme ça qui se balade dans la rue, innocemment.

– Le policier non plus, si vous permettez.

Le policier ? Ah bon il a été en prison le policier ? (rires)

– Non, mais il faut donner les deux : 19 ans de carrière et 18 plaintes contre lui, 2 lettres de réprimande et 18 relaxes.

– Très bien. J’ignorais ça, mais très bien, très bien ! On continue.

Comment peut-il ignorer cela, alors même que c’était déjà sorti dans les médias ? Il n’a clairement effectué aucune recherche sur le policier. Aucune. Alors que ce type est payé pour livrer une analyse personnelle qui se devrait d’être basée sur un ensemble de faits, il se permet de choisir délibérément la partie des faits qui vont servir de base pour son raisonnement.

Ce à quoi il faut ajouter le vocabulaire employé. L’expression « c’est pas un perdreaux de l’année » n’a par exemple rien à faire dans une mise en contexte objectif. Tout comme le fait que Floyd ne se baladait pas, selon lui, dans la rue « innocemment ». Son passif de délinquant ne fait aucunement de lui quelqu’un que ne serait pas innocent quand il se balade dans la rue, dans la mesure où il a été jugé et a donc payé pour ses méfaits. Par ailleurs, si on raisonne comme Zemmour sur ce point, alors lui-même ne parle pas sur le plateau de CNews innocemment puisqu’il a déjà été condamné pour provocation à la haine raciale

De plus, lorsqu’il parle de la cause de la mort, il se permet d’employer l’indicatif et non le conditionnel, affirmant que c’est l’état de santé de Floyd qui a causé sa mort, et non l’action policière. Pourtant, selon le rapport qu’il cite, ce sont les effets combinés de l’état de santé dégradé (problèmes cardiaques, prise de stupéfiants) de la victime ET de l’action de la police qui auraient causé la mort. Ce qui n’est pas la même chose.

Par ce manquement grave au devoir d’objectivité, que l’on pourrait considérer comme étant une faute professionnelle, Zemmour donne raison à tous ceux qui lui font des procès d’intention, et décrédibilise totalement la suite de son propos.

Manipulation des chiffres

D’autant que la suite est truffée de manipulations des chiffres.

Les noirs sont tués par des noirs

D’abord, Zemmour commence par nous dire qu’aux États-Unis « les noirs sont tués d’abord par des noirs. À 97%. » Et il a raison, sauf qu’il s’agit en réalité de 89 et non 97% d’après les chiffres du FBI sur les meurtres survenus en 2018. Il peut ne s’agir que d’une petite erreur, qui n’enlève rien à son affirmation qui reste vraie.

« Les blancs ont deux fois plus de chances d’être tués »

Ensuite, il nous balance que les blancs y « ont deux fois plus de chances d’être tués que les noirs », thèse qu’il étaye d’une absurdité mathématique : « y’a à peu près 8 000 morts blancs par an et 4 000 noirs ». Certes, 8 000 c’est deux fois plus que 4 000. Mais cela ne tient absolument pas compte de la proportions des noirs et des blancs dans la population du pays, chiffres qu’il connaît pourtant puisqu’il en parle quelques instants plus tard. D’après les chiffres du bureau de recensement des États-Unis (United States Census Bureau) datant du 1er juillet 2019, la population américaine compte 5,7 fois plus de blancs que de noirs (76,5 % contre 13,4 % de la population totale). Ainsi, lorsqu’on met les chiffres brandis par Zemmour en perspective, on se rend compte que les noirs ont en fait 2,85 fois plus de « chances » d’être tués que les blancs (et cela uniquement en partant du principe que ses chiffres sont exacts !).

« Les blancs sont tués par des noirs »

Pas peu fier de son affirmation débile, censée être surprenante et intéressante mais en réalité fausse, il enchaîne en disant que « sur ces 8 000 blancs, 80 % le sont par des noirs ». Et cette fois, c’est le pourcentage qui est bon mais pas l’affirmation. Les blancs aux États-Unis sont tués à 80,8 % par des blancs, et 15,5 % par des noirs. Il s’agit alors d’une énorme fausse information, pourtant facilement vérifiable.

Réfutation des accusations de racisme

Après ces quelques minutes de flagrante et honteuse partialité, Zemmour nous offre enfin une analyse pertinente, bien que pas du tout étayée : « les noirs représentent 14 % de la population américaine et 40 % des gens incarcérés« .

Comme il le dit lorsque l’animatrice lui pose la question, il ne s’agit alors pas de justifier ce qu’il s’est passé (bien qu’on puisse légitimement douter de sa bonne foi), mais de répondre à certaines accusations véhiculées au travers des manifestations qui ont suivi cet homicide. Celles-ci sont effectivement dirigées par la vive émotion suscitée par la triste nouvelle, ce qui fait généralement émerger dans les esprits de fausses croyances qu’il est normal de corriger.

Alors, si les méthodes américaines sont critiquables, elles le sont pour l’ensemble de la population et pas uniquement lorsqu’elles s’appliquent à des noirs. Quand des chiffres sont brandis pour expliquer que la police américaine (et française par extension) est raciste, il faut donc être capable de les mettre en perspective et, le cas échéant, de les réfuter. Tout comme nous venons de le faire avec ceux utilisés par Zemmour.

Exemple des cibles des tirs de police

Aux États-Unis, les méthodes et ces flics à « la gâchette facile » tuent. C’est indéniable. Pour autant, Zemmour a raison quand il dit qu’il est « faux de dire que les flics tuent plus les noirs ». Par exemple, le graphique ci-dessous montre que la police américaine tirait en 2018 dans 50,6 % des cas sur des blancs et 26,7 % des cas sur des noirs.

Surreprésentation des victimes noires ?

Bien-sûr, comme nous l’avons vu plus haut, il faut replacer ces chiffres dans le contexte démographique. Avec 75,6 % de blancs dans la population qui concentrent seulement 50,6 % des tirs de police et 13,8 % de noirs dans la population qui concentrent 26,7 % des tirs de la police, il semblerait légitime de dire que les blancs sont alors sous-représentés et les noirs surreprésentés. Mais ce serait négliger le fait est que les noirs sont beaucoup plus susceptibles d’avoir affaire à la police que les blancs. Ce qui est une condition plus qu’importante pour augmenter la probabilité de se faire tirer dessus par un policier !

Police raciste ?

Ainsi, en prenant ce facteur en considération et d’après les chiffres 2017 du FBI présentés sur le graphique ci-dessous, les noirs représentent (en 2017) 13 % de la population, mais sont impliqués dans 27 % des arrestations pour drogues, 38 % des crimes violents et 53 % des homicides.

Source : FBI – 2017

Il apparait donc que la croyance habituelle qui dit que la police américaine est raciste car elle tue plus les noirs en regard de leur part dans la population totale est fausse. Du moins elle n’est pas démontrable statistiquement. Zemmour a donc raison sur ce point. Si vous avez un bon niveau d’anglais, vous pouvez vérifier cette infirmation dans cet article très détaillé, et mathématiquement correct, sur le sujet. Il montre très bien qu’on ne peut pas établir de biais raciste anti-noirs dans la police américaine. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas du tout.

Analyse du contexte politique

Fort de ce constat, Zemmour se lance dans une tentative de démonstration tacite, comme pour renvoyer la balle (preuve supplémentaire que son intervention est partiale et persuasive) : la population elle-même serait dans son ensemble « inconsciemment » non pas raciste mais « racialiste« . Et cela est parfaitement illustré par la « polarisation » politique que l’on observe : les blancs voteraient très majoritairement, et de plus en plus Républicains tandis que les noirs et les latinos voteraient très majoritairement et de plus en plus Démocrates.

Cette analyse est, malgré des chiffres erronés, exacte. Mais sa présence à la fin de son raisonnement partial, comme nous avons pu le démontrer, est sans équivoque : l’intervention de Zemmour a ici pour but de convaincre que les manifestants ont tort de le faire car leurs revendications relèvent de la fantaisie et qu’ils devraient se concentrer sur d’autres problèmes, comme la racialisation de leur politique.

Conclusion

Éric Zemmour, sous couvert d’explication du contexte effectivement nécessaire à la compréhension d’un problème lorsqu’elle est objective, intervient de manière totalement partiale sur l’affaire Floyd, faisant preuve d’un manque cruel d’objectivité et usant d’une honteuse manipulations des chiffres.

Pourtant, la cause était noble : il faut combattre les fausses idées et croyances qui naissent d’évènements à forte émotion comme celui-ci. Et qui sont parfois dangereuses. C’est bien la vérité qui doit être exposée à tous afin que l’on puisse traiter le problème, qui existe par ailleurs. Je donne alors raison à Zemmour pour le principe d’avoir voulu tenter de rétablir la vérité. Il fallait le faire.

Mais pourquoi tant de manipulation intellectuelle ? À vrai dire, Zemmour a fait exactement ce qu’il reproche ici aux autres : il a réagi avec ses émotions. Agacé et insupporté par les discours émotifs des manifestants, il n’a fait que vouloir leur répondre. Œil pour œil, dent pour dent. C’est ce qui explique pourquoi il s’est penché sur le passif de Floyd mais pas celui de Chauvin. C’est une grave erreur, tant sur le plan intellectuel que sur le plan éthique. Et cela montre qu’il ne vaut certainement pas mieux que ceux qu’il voulait combattre ici.

À la guerre comme à la guerre. Mais attention M. Zemmour, il n’y a aucun mérite à sortir vainqueur de la guerre des cons.


Le Répurgateur

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