Analyse du traitement médiatique qu’ont récemment subi les profs. J’y expose la réalité des chiffres avant de démonter les raisonnements, ou plutôt le manque de raisonnement, dont ont fait preuves certains journalistes et autres consultants TV.


Sommaire


Source : BalanceTonMedia

Christophe Barbier (BFM TV)
Yves Calvi (Canal+)
Didier Giraud (éleveur, Grandes Gueules sur RMC)
Jérôme Jaffré (politilogue)
Jean-Marie Le Guen (ancien ministre)
Emmanuel Lechypre (BFM TV et Business)
Pascal Praud (CNEWS)
David Pujadas (LCI)
Louis de Raguenel (Valeurs Actuelles)
Justine Sagot (LCI)
Olivier Truchot (Grandes Gueules sur RMC)

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Introduction

Peut-être fatigués de parler continuellement des noirs, les chaînes d’informations et leurs sbires ont sauté sur l’occasion en or fournie bêtement par l’Éducation Nationale pour taper sur les profs : 40% d’entre eux seraient actuellement absents des classes !

« N’en dites pas plus ! » se sont alors probablement, ne serait-ce qu’inconsciemment, tous dit les journalistes et autres consultants de ce système scabreux. La foire à la saucisse put alors commencer :

« École : où sont passés les profs absents » (24H Pujadas, LCI)
« Écoles : une prudence excessive ? » (Le Débat, LCI)
« L’école tout l’été pour rattraper le retard ? » (Les Grandes Gueule, (RMC)
« Tous à l’école ! » (BFM TV)
« 50% d’absents chez les profs : pourquoi ? » (LCI)
« Où sont les profs ? » (L’Opinion)

Le ton est donné. Mais alors, où sont passées ces feignasses de profs ?

Certains vont tenter d’expliquer vaguement pourquoi les enseignants seraient actuellement avachis sur leur canapé à ne rien foutre pendant que les autres bossent d’arrache-pied, quand d’autres ne vont même pas s’embarrasser de ce léger, très léger effort intellectuel.

Mais tous commettent la honteuse faute professionnelle de ne pas vérifier ni analyser tant soit peu l’information sur laquelle ils basent leur raisonnement. Ou plutôt, leur braillement.

La réalité des chiffres

En effet, si le ministère a effectivement maladroitement communiqué en annonçant 40% de professeurs absents des salles de classes, une simple mise en marche de son cerveau pendant quelques minutes secondes aurait permis de se poser la question suivante : mais que font alors tous ces profs ?

Pourtant, moi j’pense la question elle est vite répondue : ils bossent dans le strict respect des règles. Eh oui ! Si une part importante des profs est encore à la maison aujourd’hui c’est qu’on lui demande de le faire ! En réalité, les différents protocoles sanitaires imposés par le ministère (et pas par les profs !) ne permettent pas l’ouverture de toutes les classes. Du moins jusqu’au 22 juin prochain. Et c’est sans compter les lycées qui accueillent en priorité les élèves qui devront bientôt passer l’épreuve de rattrapage du bac, ainsi que les élèves de Bac pro pour qui l’apprentissage en distanciel est plus qu’un simple problème. Une fois de plus, ce sont les directives ministérielles qui sont « en cause », et non le refus des professeurs de travailler en présentiel. Je précise que l’idée n’est pas de critiquer la gestion ministérielle de la crise, mais bien de constater ce que les journalistes et consultants – pourtant payés pour cela – auraient dû constater.

Ce à quoi il faut ajouter la chose suivante : un prof qui reste chez lui n’est pas nécessairement un prof qui ne fout rien. Loin s’en faut. Les 40% annoncés par l’Éducation Nationale font état des profs qui ne sont pas présents dans les établissements scolaires. Pas de ceux qui ne travaillent pas. La majorité de ces 40% travaille donc à distance, selon le fameux principe de « continuité pédagogique ». D’autant que le travail à distance n’est pas une mince affaire : le suivi du travail des élèves et leur accompagnement sont extrêmement plus compliqués, les cours sont à reconstruire pour les adapter à l’enseignement à distance ce qui est très chronophage, et les conditions de travail ne sont pas toujours faciles (usage de matériel personnel, temps passé devant l’ordinateur, etc.).

Source : Les dessins de Sagana

Certains pourraient ici rétorquer que les syndicats enseignants avaient appelés à ne pas retourner en classe le 11 mai, lorsqu’il se murmurait que l’école reprendrait rapidement. Argument fallacieux puisqu’il s’est écoulé un mois depuis lors, et que la situation sanitaire n’était pas la même qu’aujourd’hui. C’est pourtant bien cet aspect sanitaire qui était en cause, et mis en regard des manipulations gouvernementales, qui visaient vraisemblablement à utiliser l’école comme d’une garderie afin de tenter de l’économie plus rapidement. Situation drastiquement différente donc de celle d’aujourd’hui.

Il est impératif de prendre tous ces éléments en compte avant de pouvoir livrer une quelconque analyse. C’est la base. Et, surtout quand c’est son métier, la moindre des choses est alors d’approfondir le sujet. Lorsqu’on le fait, on se rend compte que, d’après le même ministère qui a fourni le chiffre de 40% (comme quoi il ne fallait pas chercher très loin), seuls 5 à 6% des enseignants ne travailleraient pas actuellement. Ce qui correspond à la moyenne nationale d’absentéisme dans le secteur privé durant la crise (5,8% en mars). Et parmi ces enseignants, il y a ceux qui ne peuvent pas travailler, en raison de problèmes de santé (part inconnue) ou de vulnérabilité (environ 9% des enseignants). Ce qui permet mathématiquement de passer le chiffre de 5 à 6% au maximum de 4,5 à 5,5% de « déserteurs » dans l’Éducation Nationale. C’est donc huit fois moins que ce que les pseudos professionnels et consultants de notre liste brocardent sur les chaînes TV. Et c’est aussi inférieur à l’absentéisme dans le secteur privé.

Intéressons-nous donc, maintenant que la vérité a été exposée, au détail des élucubrations de ces chers journalistes et autres consultants.

Alerte aux gogoles

La réticence

D’abord, dans le 24h Pujadas sur LCI, Justine Sagot tente de nous expliquer « pourquoi la moitié, ou pas très loin de la moitié des enseignants n’ont pas regagné la classe » (dixit Pujadas). Et cette journaliste de génie nous balance tranquillement, sondage à l’appui, que « c’est la réticence » qui est en cause, avec 70% des profs qui étaient contre la reprise le 11 mais et 61% qui pensent qu’il n’est pas important de reprendre avant septembre. Il ne lui est apparemment pas venu à l’idée que certains n’ont simplement pas été invités à reprendre le chemin de la classe.

De plus, non contente de ne pas fournir d’analyse réfléchie du sujet qu’elle avait à traiter, Justine Sagot nous sort des chiffres qui ne peuvent prouver à eux seuls que les profs ne vont pas à l’école car ils sont réticents. En effet, la réticence n’implique pas nécessairement le refus d’obéir. Ce à quoi il faut ajouter qu’il est compréhensible que les profs n’eussent pas la ferme volonté de reprendre le 11 mai : les écoles sont les premiers établissements à avoir été fermés et devraient donc être les derniers à rouvrir, sauf conditions optimales et mesures sanitaires drastiques. Ce qui n’est matériellement pas possible dans de nombreux établissements scolaires, à moins de ne pas faire venir toutes les classes… et donc de ne pas faire venir tous les profs ! Aussi, il paraît audacieux de juger comme étant une réticence le fait que les profs pensent majoritairement qu’il n’est pas important de reprendre avant septembre : ce sont pourtant les mieux placés pour savoir ! On assiste en fait ici à un procès d’intention.

Ce dernier est aussi présent, plus modérément, chez Louis de Raguenel, journaliste à Valeurs Actuelles, qui affirme que « plus de 15% » des professeurs « ne donnent pas beaucoup de signes de vie » et « n’ont pas forcément envie de reprendre le chemin de l’école avant la rentrée » avec pour seules sources les « échos » qui lui sont rapportés. Il est tentant de lui donner raison sur ce dernier point, sauf que c’est faux : bon nombre d’enseignants ont envie de reprendre la classe, mais ne veulent pas le faire dans de mauvaises conditions. Distinction importante. Sans parler du nombre de 15% qui sort de son chapeau.

Pourquoi payer des profs, quand on a des parents ?

Poursuivons en nous penchant sur le cas de deux grandes gueules : Olivier Truchot et Didier Giraud.

Le premier, fort de ses convictions personnelles irréfléchies, saute sur chaque occasion pour descendre les enseignants. Ainsi, lorsque Fatima Aït-Bounoua dit qu’en tant que mère (et ancienne enseignante de lettres), elle faisait cours à la maison en fonction de ce que le professeur de son fils lui demandait de faire, Truchot lâche : « donc c’est bien les parents qui ont fait cours, pas les profs ! ».

Et ce juste après avoir annoncé qu’il n’y avait « pas eu d’école pendant deux mois », que les enseignants qui n’ont pas respecté la continuité pédagogique étaient loin d’être des exceptions, et après avoir coupé plusieurs fois la parole de la jeune femme. Son langage corporel pendant ce temps est d’ailleurs tout aussi criant de connerie. Tête de con plutôt que grande gueule.

Mais recentrons-nous sur ce « donc c’est bien les parents qui ont fait cours, pas les profs ». Et notons au passage qu’il le dit alors que son compère Didier Giraud, parlait quelques minutes plus tôt des visioconférences quotidiennes (des cours donc) que se tapait son fils tous les jours. En disant cela, il fait totalement abstraction de la préparation des cours, qui prend au moins (généralement plus même) autant de temps que le cours lui-même, du travail de suivi des élèves, et des conférences en visio et autres appels téléphoniques ou mails en masse que doivent se taper les enseignants. Il fait aussi du cas de son invitée une généralité. Il est pourtant difficile d’affirmer que tous les parents ont fait cours pour leurs enfants. C’est vrai pour les plus petits, mais faux pour les plus grands qui, en plus d’être autonomes, suivent des cours dont les parents ne sont pas forcément en capacité d’expliquer. Ben oui, enseigner c’est un métier, en fait. Sans compter les parents qui continuaient à travailler et qui n’avaient pas le temps de s’occuper correctement du travail scolaire de leurs enfants. Y compris ceux qui étaient en télétravail.

Confinement : les grandes vacances

Cette grande gueule, au sens propre, de Truchot continue son réquisitoire, parlant cette fois-ci à la place des enseignants : « pendant le confinement on n’a pas râlé là, y’a des profs : bah c’est pas grave on arrête de bosser etc. Mais alors surtout faudrait pas toucher à nos vacances vous comprenez, faudrait surtout pas toucher à nos vacances ! ». Ce type, payé pour poser son cul sur la chaise d’un plateau TV et donner son avis sur des sujets qu’il pense connaître car il a lu trois articles et demi sur le sujet, se permet de critiquer les profs parce qu’ils ne veulent pas renoncer à leurs vacances sous prétexte que, selon lui, le confinement en était déjà pour eux.

Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, l’écrasante majorité des profs a bossé durant le confinement, respectant les consignes de continuité pédagogiques de notre cher Jean-Michel. Parfois même dans des conditions difficiles. À tel point que de nombreux élèves se sont plaints de la charge de travail importante qu’ils avaient durant le confinement. Et quand un auditeur le met face à cela, la gueule est toujours aussi grande, alors que le discours change (voir la seconde vidéo) :

Pour être honnête, Truchot a bel et bien dit « des profs ». Une fois. Une fois durant toute l’émission. Une fois parmi : « il n’y a pas eu école pendant deux mois » ; « la plupart des profs n’ont pas travaillé » ; « ah mais c’est pas des exceptions » accompagné d’un sourire narquois.

Ces salauds d’profs, on les connaît

Et son compère Didier Giraud n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère avec : « on dit à tous les profs là, finies les vacances, au boulot ! ». Simplement aberrant.

Cet éleveur de Bourgogne, fort de l’expérience que lui confère son lycéen de fils, semble non seulement avoir un avis bien renseigné sur la question de l’école, mais est vraisemblablement aussi un expert en sociologie et en virologie. Tout cela associé à des raisonnements bétons.

En effet, ce type est balance « tu rouvres [les écoles] sans barrière sanitaire » et ose dans la foulée critiquer les syndicats : « et tu vas voir que les premiers qui vont gueuler c’est les syndicats de profs déjà hein ! ». Ce garçon veut entasser des centaines de profs et d’élèves par établissement pendant plus de huit heures par jours, le tout sans protocole sanitaire, et ça le choque que les syndicats puissent gueuler ? Quitte à faire ça, autant remplacer les élèves par des mecs comme lui !

Puis, apparemment, « les premiers qui veulent pas revenir à l’école c’est pas les élèves, on la connaît l’histoire ! ». C’est en tout cas une histoire qui ne figure pas dans ma bibliothèque. Comme nous l’avons vu tout à l’heure, il est faux de dire que les profs n’ont pas envie de revenir. Ils veulent simplement ne pas le faire à n’importe quel prix, notamment pas au prix d’un risque sanitaire pour une faible rentabilité scolaire. Seuls ceux qui sont découragés ou qui ne sont plus (ou pas) passionnés par leur métier peuvent relever de ceux qui n’ont pas envie d’y retourner. Et encore ! Il ne faut pas oublier que le télétravail pour un enseignant est généralement une situation difficile à gérer.

Il serait donc judicieux de prendre tous ces paramètres en compte avant d’ouvrir sa grande gueule ! Chose qui est faite avec brio dans l’émission éponyme, dont vous pouvez retrouver la diffusion en intégralité ici.

La fine fleur du journalisme français

Si les énormités entendues s’arrêtaient là, j’aurais éventuellement pu me passer d’un article. Mais le sujet a donné lieu à un florilège de conneries assorties par nos meilleurs journalistes nationaux.

Nous avons par exemple eu le droit à l’inénarrable Pascal Praud sur CNEWS, avec « Globalement les profs, faut y aller ! Y’a un moment, il faut y aller le 11 mai. », ce à quoi je lui réponds :

Ensuite, nous avons eu droit au Christophe Barbier, le toutou du pouvoir sur BFM, avec : « On a donc 40% environ d’enseignants qui n’ont pas repris le chemin de l’école, c’est anormal. C’est un corps de la fonction publique qui a été défaillant. Par manque de contrôle social, par manque de motivation. ». Difficile de répondre à cela. Ce serait peut-être possible si BFM TV n’était pas un corps défaillant de l’information et si Barbier faisait son boulot correctement, à savoir objectivement et rigoureusement. Sérieusement, comment peut-on dire des conneries pareilles ? Lui, comme les autres, n’a pas compris ce chiffre de 40%. Et n’a pas cherché à le comprendre. Mais tente quand même de l’expliquer ! Et il est payé pour ça. C’est anormal ! Je ne donnerais pas cher de sa peau en tant qu’enseignant avec un tel mode de fonctionnement…

Et nous pourrions continuer ce petit tour d’horizon pendant longtemps. Car nous avons aussi eu droit au titre fallacieux chez LCI « 50% d’absents chez les profs : pourquoi ? » ; au type (Jérôme Jaffré, politologue) qui ose, au travers d’un hors-propos sidérant, de conseiller un prof sur son boulot (à 1:01 sur la première vidéo) avant d’affirmer sans preuves ni sources qu’il y a eu une « mobilisation insuffisante des enseignants » ; à Yves Calvi (Canal +) qui se permet une petite blague « vous voulez dire qu’ils vont travailler normalement ? (rire) » ; à Jean-Marie Le Guen (ancien ministre) qui estime que l’affaire des masques « on s’en fout » mais qu’il faudrait absolument savoir pourquoi « l’Éducation Nationale a pas très bien tenu » ; ou encore à Emmanuel Lechypre (BFM) qui dit qu’il faudrait « que les enseignants acceptent de revenir travailler, ce qui est pas forcément garanti », sous-entendu : « les enseignants sont actuellement en vacances et n’ont pas forcément envie d’en sortir ».

Conclusion

Entre partialité et subjectivité d’un côté puis incompétence et manque de déontologie de l’autre, nos chaînes d’informations nous ont une fois de plus montré leur face la plus scabreuse. C’est à la fois honteux et révoltant, mais aussi inquiétant. Comment peut-on laisser l’information entre des mains, au mieux, aussi bêtes et, au pire, aussi manipulatrices ?

Ainsi, trop ému par tout ce que j’ai vu et entendu pendant que j’écrivais cet article, je vais devoir laisser un ami journaliste conclure à ma place :

« Salauds d’profs, vous êtes les seuls responsables des difficultés que les écoles ont connues durant la crise. Vous avez arrêté de bosser, vous n’avez pas galéré à revoir tous vos cours et n’avez pas essayé d’accompagner vos élèves au mieux. Vous ne vous êtes pas servi de matériel personnel pour votre travail, vous n’avez pas envie de revenir travailler car vous êtes des feignasses et non pas parce que vos élèves ne sont pas revenus en cours. Vous ne devez pas prendre en compte le risque sanitaire dans votre décision de revenir en classe. Et surtout, fermez vos gueules. »


4 pensées sur “Salauds d’profs”

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